Chapitre deuxième
La vérité
jeudi matin
Seule avec ces trois cassettes, celle de la vieille sorcière, les quelques mots de Louise et les révélations de Chris, elle allait faire un bilan de tout ça. Elle allait réécouter chacune des bandes en prenant soin de les retranscrire, mot à mot.
Ces quelques jours de vacances n'avaient rien de reposant.
Le contenu des cassettes
Première cassette : première tentative
Le petit magnétophone était en marche restituant chaque mot, chaque souffle, chaque son.
La vie après la mort... la vie éternelle de l'esprit... tous ces mots semblaient soudainement tellement familiers à Cendrine. Depuis 48 h, elle était dans un autre monde. Allez encore un peu de courage... Stylo en main, Cendrine pouvait commencer cette retranscription.
C'était très étrange, soudain elle se sentait plus calme, différente. Attentivement, elle réécoutait chaque seconde échangée avec la sorcière des bois.
« Je vais te décrire ton père lui avait dit la vieille dame ; il est là, avec nous, tu ne le vois pas mais pourtant il est là. Il a un message pour toi ».
Son physique, son allure, sa moustache, même le détail de ses mains larges et carrés, tout était décrit avec une telle précision. Ses yeux, ses cheveux, la profondeur de son âme, sa gentillesse, son courage, ses passions, tout était dit.
Comment cette sorcière avait-elle pu décrire son père alors que Cendrine ne lui avait même pas donné sa photo. C'était de la folie !
« Il sait ce que tu viens chercher, il t'a guidé sur le chemin de vérité, il sait que tu as compris. Il va te délivrer un message très important mais à une seule condition : que tu lui fasse une promesse ».
Cendrine était hésitante. Elle avait l'impression d'être tombée dans un guet-apens. Pourquoi son père lui ferait un tel chantage, cela ne lui ressemblait pas ?
C'était un homme droit, ouvert et franc.
Cendrine repensait pourtant à cette petite phrase du matin qui l'avait conduite jusqu'ici l'incitait à aller jusqu'au bout de cette curieuse aventure.
Après quelques instants de réflexion, elle accepta cet étrange deal.
Son père devait se rappeler que depuis toute petite, elle avait toujours tenu ses promesses... (c'est lui qui lui avait appris l'importance de ce mot). Elle n'avait qu'une parole, lui le savait. La séance pouvait donc se poursuivre.
« Ton papa est là, il est triste pour toi, il a beaucoup de peine, il souffre » reprit la vieille dame d'une voix calme et sereine.
Ces propos étaient insupportables et très vite Cendrine hurla un « stop ça suffit ». Elle bondit de sa chaise : non, elle ne voulait pas savoir, elle ne pouvait pas supporter l'idée de la souffrance de son père. Cette séance de torture avait assez duré pour tout le monde.
Cendrine enfila son manteau, s'apprêtant à quitter cette pièce sombre et angoissante, mais la vieille sorcière ne semblait pas décider à abandonner la partie.
« Il faut que tu pardonnes, c'est tout ce qu'il te demande. Promets de pardonner et tu sauras »...renchérit la vieille dame.
Savoir... elle avait soudain l'impression de tout savoir, de tout comprendre par un flot d'informations venant de nulle part. Abasourdie, perdue dans ce monde irréel, Cendrine accepta ce pacte étrange car soudain cette petite phrase du matin prit toute sa dimension.
« Ton père n'est pas ton père » n'avait cessé de lui répéter cette petite voix venue de nulle part, et là, le principal intéressé voulait lui confirmer.
C'était impossible, insupportable à entendre : il était le modèle de toute sa vie. Elle s'était construite grâce à lui, à travers lui ou plutôt à travers les souvenirs qu'il lui avait laissés.
« Si tu veux connaître toute ton histoire, jure de ne pas faire de mal à ta mère, de lui pardonner ses erreurs. Il est là, près de toi, il est triste, il veut t'expliquer ».
Cendrine ne comprenait plus rien : pardonner les erreurs de sa mère ! mais qu'avait-elle donc fait ?
Très solennellement, regardant machinalement en l'air, à la recherche d'un fantôme, d'une ombre ou de toute autre forme de vie, elle promit que quoi qu'on lui dise, elle ne ferait jamais de mal à sa mère en dévoilant la vérité.
Une fois le pacte établi, un silence pesant s'installa dans cette atmosphère étouffante, puis un flot de paroles continu sorti de la bouche de cette vieille sorcière. Son visage semblait masqué, inexpressif, presque sans vie.
Dans les révélations, tout était mélangé, mais pourtant Cendrine pouvait reconnaître le vocabulaire et les expressions de son père. Lui seul pouvait transférer autant de détails.
Alors la vie après la mort, c'est pas des conneries ??
Cendrine ne savait plus quoi penser mais elle était là avec lui, et elle ne voulait pas rater cet instant magique presque irréel. Elle ne voulait plus que ça s'arrête, elle avait tellement de choses à lui dire.
Mais la vieille femme demanda à ne pas être interrompue, elle était comme en transe.
« Il veut que tu pardonnes à ta mère car lui, il a déjà pardonné. Ta maman l'a fait beaucoup souffrir. Elle ne lui a pas été fidèle, elle l'a trompé, il l'a su.
Tu es l'enfant d'un autre. Ta mère ne voulait pas de toi.
C'est lui qui t'a sauvé ; il savait la vérité. Il veut que tu pardonnes à ta mère.
Tu t'es toujours douté de quelque chose, tu sentais instinctivement qu'il s'était passé quelque chose à cause du rejet de ta mère. Elle s'est mise à boire pour te détruire dès qu'elle a su qu'elle était enceinte. Elle voulait te faire « passer ». Elle n'aimait plus ton père. Il a beaucoup, beaucoup souffert. Il a toujours été plus « mère » qu'elle, pour toi. Ton papa insiste, il faut que tu acceptes cette vérité, il n'est pas ton père biologique. »
Cette phrase était insupportable. Comment cet homme avait pu l'élever comme sa propre fille sachant que cette enfant était d'un autre.
Les sanglots secouaient à nouveau Cendrine. Tant de questions tournaient dans sa tête. Son univers s'écroulait, on lui volait son identité.
La vieille dame reprit : Ton père t'a sauvé tellement de fois des griffes de ta mère. Elle faisait tout pour avorter et lui attendait patiemment ta naissance. Il savait que ta mère ne t'aimerait pas, mais lui, il t'aimait pour deux.
«Il te dit de ne pas pleurer. Tu es l'enfant du péché mais aussi l'enfant de l'amour.
Tu as été conçue dans l'amour, ta mère aimait « l'autre ». Tu es arrivée par accident. Regarde-toi, tu n'as rien à voir avec ton frère et ta sœur. Rien du tout. Tu n'as pas les mêmes gênes. Lui, il t'aimait et c'est lui qui a choisit d'écrire ton prénom différemment car il savait que tu serais différente de toutes les autres petites Sandrine. Il savait qu'en venant au monde, tu venais de survivre à 9 mois de torture. Il était déjà très fière de toi en voyant que malgré tout, et malgré cette haine, tu es née intacte, sans séquelles. C'était déjà ta force de caractère qui s'était installée. Si tu savais tout ce que tu as subi, tellement de choses noires, sombres, inavouables, toutes ces tentatives d'avortement, ses sévices, ses actes méchants qui auraient du te conduire à la mort. Plus tu grandissais, plus tu ressemblais à « l'autre » et plus ta mère te détestait.
Ton père t'a toujours protégée en refusant que la vérité se sache. Tout le monde sait qu'un fœtus non désiré sera en souffrance toute sa vie...
Ne bois jamais d'alcool, c'est un poison qui a faillit te tuer durant la grossesse...Les cellules de ton corps ne supporteraient pas et tu risquerais de plonger dans l'alcoolisme. N'oublie jamais ça.
Aujourd'hui ton père est encore plus fier de toi car même si cette vérité te fait mal, tu en sortiras encore plus forte. Il te le dit et le répète : il est très fier de toi. Alors une fois de plus, il insiste et te dit de pardonner à ta mère sans jamais révéler cette vérité, ce lourd secret de famille.
« C'était un homme exceptionnel étant donné les circonstances » commenta la vieille femme.
Ton père ajoute : « ne t'inquiète pas, je suis là et même si tu n'es pas ma vraie fille, je t'aime et plus encore.Ta mère souffre et si elle refuse de te regarder en face, c'est parce que quand elle te regarde, elle voit « l'autre ». Elle voit sa faute. Elle a perdu celui qu'elle aimait vraiment et elle t'a toujours tenue responsable de ça".
Combien de fois Cendrine s'était interrogée pour savoir ce qu'elle avait pu faire de si grave pour que sa mère la déteste autant. Elle avait toujours pensé qu'elle avait du commettre un acte irréparable étant petite, mais elle n'avait aucun souvenir à part la froideur et le rejet de sa mère.
Aujourd'hui, ces révélations soulageaient Cendrine de ce lourd fardeau : elle n'était donc pas coupable, mais au contraire une petite victime.
Les pièces du puzzle s'assemblaient une à une pour offrir à Cendrine le nouveau tableau de sa vie.
Cendrine était troublée, accablée mais elle voulait être sûre de la source de ces informations. Elle demanda alors à la vieille femme une preuve irréfutable qui prouverait l'identité de cette âme qui prétendait être son père.
La vieille dame murmura : « Il t'appelait ****** quand tu étais petite. C'était ton surnom de bébé. T'en souviens-tu ? ».
Cendrine sentit une larme d'émotion caresser sa joue, confirmant l'exactitude de ce petit nom plein d'amour.
Face à cette réponse, aucun doute. C'était bien l'âme de son père qui était là.
Cendrine venait d'être secouée par un sursaut de bon sens. Elle comprenait mieux la situation quand soudain une nouvelle question lui traversa l'esprit.
Mais alors, qui était l'autre ?
La vieille dame semblait fatiguée mais Cendrine insista pour avoir quelques informations à son sujet.
« C'était un bel homme, grand, avec beaucoup d'allure, très intelligent. Il avait les yeux verts comme toi et il aimait vraiment ta mère ».
Puis la vieille femme se leva et reconduisit poliment Cendrine vers la porte.
***
Deuxième cassette : tentative échouée.
Cendrine s'en voulait d'avoir raccroché au nez de Louise, cette médium contactée par téléphone et là, elle réalisait qu'en fait, cette femme avait eu raison de la ménager en refusant de lui dire la vérité de cette façon.
***
Troisième cassette :
Cendrine écoutait à nouveau les propos de Chris qui étaient aussi très impressionnants :
« Il y a du monde, beaucoup de monde autour de vous, vous ne les voyez pas, mais ils sont là. Ils accourent, ils vous aiment, vous êtes choyée de l'autre côté ».
C'est vrai qu'en y réfléchissant, Cendrine réalisait soudain que toutes les personnes qui lui avaient donné de l'amour étaient mortes, à commencer par son père, son grand-père, ses deux grands-mères, et même ses rares amis d'enfance.
Il ne lui restait personne, non personne. Ils étaient tous de l'autre côté.
Cendrine n'était pas venu pour écouter de tels propos et le « chat » qui lui irritait la gorge semblait soudainement se réveiller. Chris semblant percevoir son agacement s'arrêta net dans la description des esprits qui entouraient la jeune rouquine.
D'une voix calme et posée, il murmura : que voulez-vous savoir ?
Cendrine se contenta de lâcher deux mots : LA VERITE
Chris lui répondit presque brutalement : vous la connaissez.
Soudain, Cendrine trouvait cet homme beaucoup moins sympathique mais elle décida de le laisser poursuivre.
« Votre vérité vous la connaissez alors que voulez-vous savoir de plus ? votre avenir ? » reprit-il d'une voix plus calme.
Des courants d'énergie commençaient à tournoyer autour d'elle, elle en avait assez. Elle les percevait comme des vagues chaudes ou froides qui lui donnaient la chair de poule.
La voix cassée et la gorge nouée, Cendrine ne pouvait plus attendre :
« Je veux savoir qui est mon père, c'est bien cet homme sur la photo n'est-ce pas ? »
Chris se leva doucement, presque solennellement pour faire le tour de son bureau et il prit place sur le siège juste à côté d'elle.
« Non, ce n'est pas lui. Cet homme, il vous a aimé et élevé comme un père mais ce n'est pas lui. Je suis désolée pour vous. »
La main chaude de Chris se posa délicatement sur celle de la jeune rouquine en signe de compassion.
La cauchemar continuait... l'histoire se confirmait...
Comment la vieille dame, Louise et Chris qui ne se connaissaient pas pouvaient-ils avoir les mêmes informations sur son histoire ?
C'était étrange voir impossible.
Chris semblait comprendre sa souffrance, son désarroi, sa quête d'identité.
Il se leva et prit son pendule qu'il agita quelques instants au dessus de la photo.
« Votre père de sang, celui qui vous a conçu s'appelle Harry. C'était aussi quelqu'un de bien mais il avait déjà une femme et des enfants. Votre venue et une vie officielle avec votre mère, c'était impossible pour lui ».
Cendrine venait de découvrir de nouveaux éléments. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était mieux que rien. Soudain, un courant très fort traversa la pièce.
« Votre père de coeur est là, il dit qu'il vous aime. Il est mort pour vous sauver. Il était à bout, il n'en pouvait plus de tous ces mensonges et de toute cette souffrance, de cette violence. Son angoisse de tous les soirs était de vous retrouver en vie. Il travaillait beaucoup, tout le temps à aider les autres, à bricoler, mais en fait, c'était sa seule façon de cacher ses souffrances. Tout cela l'a détruit, son cœur a lâché, mais sa dernière pensée fut pour vous au moment de sa mort car il savait qu'en se sacrifiant, il vous sauverait à tout jamais des griffes de votre mère. »
Ces vérités ne pouvaient être inventées.
C'est vrai que la mère de Cendrine n'avait pas supporté le décès de son mari. D'ailleurs, la veille de l'enterrement, elle avait été sadique obligeant Cendrine à se recueillir devant ce corps mort, déposé dans le cercueil au milieu de leur chambre. Elle l'avait même obligée à l'embrasser une dernière fois, à lui caresser les cheveux, comme pour voir la terreur dans les yeux de sa fille une dernière fois.
Cette mère - indigne de ce nom - tentera de mettre fin à ses jours à plusieurs reprises, sous les yeux de sa fille comme pour mieux l'accabler.
Les médecins jugeront bon de l'interner dans un hôpital psychiatrique où elle restera plusieurs années. Quand elle en sortira Cendrine avait déjà 17 ans, sa propre vie, ses diplômes et son premier boulot.
Tout était clair maintenant, il fallait accepter ses vérités, tourner la page et continuer à vivre.
***
Mais Cendrine avait maintenant envie de comprendre tout ça.
Comment Chris et les autres médiums pouvaient-il savoir ?
Chris affichait soudain un drôle de sourire sous sa moustache, petit sourire de satisfaction laissant présager qu'il attendait ses questions et qu'il avait même déjà les réponses. Il reprit :
« Cendrine, vous allez faire de grandes choses, vous allez comprendre tout ce monde invisible qui vous entoure et qui fait partie de votre vie depuis toujours. Vous en étiez pas consciente jusqu'à présent mais tout va changer.
Vous allez marcher sur le chemin de la connaissance et c'est là qu'est votre place. Vous allez goûter à tout : l'ésotérisme, la magie, le spiritisme, et à tant d'autres choses mystérieuses. Vous avez survécu à tout ça, vous avez découvert la vérité et votre vie ne fait que commencer. Alors étanchez votre soif d'apprendre et après vous partagerez, vous transmettrez ».
Chris semblait dans un autre monde, il décrivait tout à la perfection et il semblait même heureux ou plutôt joyeux de la future « Cendrine Potter » qu'il découvrait à travers des flashs et ses lames de tarot.
« Pour vous c'est très difficile depuis quelques jours, je comprends votre désarroi, mais vous êtes une fille courageuse et vous allez vous en sortir. Laissez le passé derrière, on ne peut plus le modifier. Concentrez-vous sur le présent. »
Il s'interrompit quelques instants et reprit : « surtout ne vous inquiétez pas, les cadeaux de la vie vont arriver. Vous aurez une belle petite maison, très particulière, au cœur de la nature. Je la vois, il y a de l'eau, beaucoup d'eau à proximité. Vous y serez bien et vous saurez l'arranger... N'oubliez jamais : ce bien sera protégé et vous aussi, vous serez toujours protégée ».
Cendrine qui était tout récemment divorcée s'imaginait mal refaire sa vie et acheter une maison au bord de l'eau. Peu importe se dit-elle, l'information était enregistrée sur la cassette et tôt ou tard, elle serait vérifiée...
Après avoir payé sa consultation, elle se leva pour regagner la porte de sortie, mais « la petite voix de la sagesse » lui tira à nouveau l'oreille l'obligeant à poser cette surprenante question :
- Auriez-vous un livre ou un auteur à me conseiller ?
Chris griffonna le nom d'Allan Kardec sur un minuscule papier et lui tendit :
« Lisez ces ouvrages et vous comprendrez tout... et surtout ne doutez jamais et ne laissez personne vous faire douter. Ecoutez toujours cette petite voix, faites lui toujours confiance et tout ira bien » conclut-il en raccompagnant la jeune femme jusqu'à la porte.
La troisième bande venait de se terminer.
Cendrine était calme et sereine. Tout semblait soudain tellement clair. Assise par terre, comme par habitude, face à son lit, elle regardait toutes les pages remplies des notes retranscrites sur son bloc.
Elle comprenait mieux ses peurs, ses angoisses, ses phobies sans doute liées à toutes les sévices que sa mère lui avait fait endurer.
Et sa mère qui s'était toujours comporté comme une étrangère face à elle, jamais un mot, jamais un regard et encore moins un geste de tendresse. Toujours ce regard de haine...
Le film de sa vie semblait défiler sous un autre angle ; c'était étrange presque terrifiant. Il n'était pas question pour autant de changer. Elle resterait la même, elle continuerait à aimer ce père qui l'avait élevé et la seule différence serait cette ouverture vers le monde invisible qu'elle venait de découvrir.
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