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Chapitre III

Chapitre III : La vie continue

Retour au calme

La vie paraissait plus douce, plus acceptable.
Cendrine avait enfin compris ses origines, les drames de sa vie et il ne lui restait plus qu’à tourner la page de ce lourd passé.
Elle avait juste besoin de temps pour digérer tout ça et comprendre ce qui se passait de l’autre côté de la vie. Elle était heureuse à l’idée que la mort n’entraîne que la pourriture du corps et que l’âme s’en échappe pour mieux vivre ailleurs. Elle savait désormais que son père était bien là, proche d’elle et c’était sa force à tout jamais. Même si cette découverte avait été très difficile à vivre, elle avait eu la plus belle des récompenses : pouvoir établir ce contact presque irréel avec son père. Il lui manquait tellement. Maintenant, elle pouvait se réjouir de savoir qu’il était aussi en paix de son côté et il fallait bien que la vie continue pour elle.

Le mois de novembre approchait pas à pas, et les longues soirées d’hiver s’annonçaient plutôt studieuses. Cendrine avait dévalisé toutes les boutiques ésotériques du coin pour mettre la main sur les ouvrages d’Allan Kardec. Chaque soir, une fois les enfants couchés, elle avait toujours le même rituel. Elle allumait quelques bougies sur la table basse du salon, avant de faire brûler un peu d’encens. Ensuite, confortablement installée dans l’angle de son canapé, elle passait des heures à lire tous ces ouvrages soigneusement recommandés par Chris, le médium spirite. Tout lui paraissait tellement clair qu’elle regrettait de ne pas les avoir lus plutôt.

Allan Kardec était le seul grand médium capable de donner des enseignements aussi clairs concernant le spiritisme. Dans ces nombreux ouvrages, il exposait clairement toutes les précautions et les conditions nécessaires pour communiquer avec les esprits mais aussi les moyens de développer certaines facultés chez les médiums.
Cendrine ne le savait pas encore, mais la lecture de ces ouvrages allait être pour elle une première clé ouvrant la porte d’un autre monde. Elle découvrait également la doctrine de ce grand monsieur à travers « La revue spirite » où il exposait d’une façon thématique tous les messages reçus de l’au-delà. Mort en 1869, Kardec était et restera plus qu’un enseignant pour tous les spirites.

Cendrine comprenait enfin l’origine des courants d’air froid qui lui glaçaient le sang quand ils jouaient dans son dos, ou encore cette étrange sensation de couverture chauffante invisible qui l’entourait le soir quand elle s’endormait, seule dans son grand lit, sans parler de ses rêves, de tous ses ressentis et même de certaines apparitions. Au fil des pages, elle trouvait toutes les réponses à ses questions. Fascinée par le monde de l’étrange, elle se sentait de plus en plus proche de la mort et elle l’apprivoisait un peu plus chaque jour.

Rencontre avec Tina

Les semaines défilaient et le mois de décembre pointait déjà son nez.
Le calendrier était là pour rappeler que Noël approchait à pas de géant.
Cendrine n’aimait pas trop ses périodes de « fêtes obligatoires » et elle attendait toujours le dernier moment pour installer le sapin et les décorations avec ses enfants.

C’était le 18 décembre. Comment oublier cette date et comment oublier cette rencontre. La petite voix de la sagesse était de retour… elle était là cherchant désespérément à capter l’attention de la jeune rouquine qui faisait tout pour lutter contre ce phénomène plutôt étrange. Ce matin là, Cendrine ne se sentait pas bien. Elle était à nouveau en phase de ressentis très forts mais qu’elle n’expliquait pas.
Qu’allait-il encore se passer ? Elle sentait une présence très forte, très perturbante, là tout près d’elle. Elle n’arrivait pas à définir cette sensation, mais c’était comme si on s’était accroché à elle comme à une bouée. Pourtant, elle n’avait rien changé à ses habitudes et se contentait simplement d’évoluer un peu plus chaque jour, à travers ses diverses lectures et méditations. Cette angoisse était insupportable et ne laissait rien présager de bon.

Toujours attentive à la voix de la sagesse, Cendrine venait de prendre rendez-vous avec Tina, une médium qui visiblement n’habitait pas très loin de chez elle. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle savait juste qu’elle devait la contacter pour être éclairée sur cette étrange mélancolie qui semblait l’étouffer au fil des heures.

La porte s’entrouvrit brusquement laissant apparaître une femme d’une quarantaine d’années, plutôt charmante et très accueillante. Comme pour beaucoup de médiums, Tina avait vu se développer ses dons suite à un choc émotionnel, provoqué par le décès de son mari. Elle exerçait officiellement depuis peu. La salle de consultation était agréable et harmonieusement décorée.
Tina était rassurante et on sentait bien qu’elle maîtrisait ses dons. Cendrine lui exposa son parcours, sa nouvelle vie et ces sensations si étranges qu’elle avait du mal à décoder. Un léger frisson s’empara de son corps.
Très vite, le tutoiement s’imposait. Les deux femmes se comprenaient parfaitement bien. Le jargon médiumnique n’avait plus beaucoup de secrets pour Cendrine depuis qu’elle avait découvert le monde du spiritisme.
Pourtant, aujourd’hui, elle ne comprenait pas mais elle sentait qu’il se passait quelque chose de l’autre côté de la vie, mais quelque chose de particulier, comme si on lui demandait de l’aide. Mais se sentant impuissante, elle avait préféré écouter la voix de la sagesse pour avoir recours très rapidement à l’aide d’un médium confirmé.

Comme d’habitude, Cendrine installa son petit magnétophone à proximité pour enregistrer la séance.

Le passage

Cendrine expliqua une nouvelle fois toute son histoire. Tina était attentive mais semblait préoccupée. D’une voix calme et rassurante, elle finit par expliquer que le long tunnel qui mène de la vie à la mort et de la mort à l’au-delà, n’était pas toujours facile à traverser.
Certaines âmes n’arrivent pas à passer ce « cap », à accepter la mort et restent ainsi toujours bloquées entre les deux mondes.
Ces âmes sont alors conscientes de ne plus avoir de corps humains, mais elles peuvent néanmoins se manifester, écouter et percevoir la vie terrestre. Elles se nourrissent alors d’énergie humaine et elles ont l’impression de toujours exister à côté des personnes qu’elles chérissent.

Cendrine comprit très vite que la situation que venait de lui exposer Tina était en fait celle de son père.

« Ton père doit partir plus loin désormais, plus haut, vers la lumière. Comme toi, il doit évoluer, mais de l’autre côté et pour ça, il a besoin d’aide. Il est bloqué et il faut qu’il se détache de toi. Chacun doit être à sa place et le moment est venu pour toi d’accepter de vivre sans lui ».

Tout paraissait soudainement confus dans l’esprit de Cendrine. Son père était donc venu lui annoncer « cette vérité » pour partir en paix. C’était sans doute l’ordre logique des choses. Il fallait néanmoins l’aide de Tina et pour cela, il fallait la payer et huit jours avant Noël, ce n’était pas forcément la meilleure période pour ce genre d’investissement. L’aspect financier était sans doute une bonne excuse pour repousser cette échéance mais Tina semblait être disposée à accepter un paiement différé. Les souvenirs revenaient au grand galop. Comment oublier tous les sacrifices de cet homme pour sauver la jeune rouquine ? Elle devait à ton tour l’aider pour qu’il accède à une vie paisible dans une éternité qui semblait tellement irréelle.

Tina était là, rassurante, expliquant qu’elle allait d’abord communiquer avec le père de Cendrine, avant de l’aider à passer dans la lumière où il resterait définitivement. Ces mots faisaient mal à Cendrine car elle avait l’impression qu’elle allait le perdre une seconde fois et cette idée était très dure à accepter.

Les courants d’énergie dans la pièce semblaient s’impatienter. Il était trop tard pour réfléchir et il fallait agir. La petite voix de la sagesse était là, au creux de l’oreille de la jeune rouquine, tentant de lui faire prendre la meilleure décision possible.

Pourtant, tous les ouvrages d’Allan Kardec traitaient de ce passage délicat mais Cendrine n’avait pas imaginé un seul instant qu’elle allait vivre en direct, un tel évènement.

Tina ne laissa guère de temps de réflexion à la jeune consultante et très vite elle établit le dialogue avec le père de Cendrine.
On aurait pu croire à un dialogue de sourd. Tina s’adressait à l’invisible et elle répétait à voix haute les réponses que cette âme semblait lui retourner.

- Tina commentait : ton père dit : « je suis dans le noir, je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous me voulez, et je ne comprends pas pourquoi vous, vous m’entendez, vous êtes morte ou vivante » ?

- Tina répondit : « je suis vivante mais je suis médium alors oui je peux communiquer avec vous. Je sais que vous êtes dans le noir et je viens vous proposer mon aide pour vous guider vers la lumière si vous le souhaitez ».

- Tina reprit : ton père réplique avec humour : « je sais pas qui vous êtes mais je veux bien aller vers la lumière si vous pouvez m’ouvrir les portes pour que je sorte de ce placard ».

L’émotion était intense, l’énergie qui régnait dans cette pièce était presque insupportable. Tout semblait vibrer.
Tina continuait son dialogue avec « l’invisible » expliquant les étapes qui allaient suivre. Ce descriptif était nécessaire pour éclairer Cendrine mais cela permettait aussi de prolonger les adieux.

Cette situation ressemblait à ce passage si particulier qu’on voit dans le film « Ghost » sauf que là, c’était une réalité. Cendrine était en train de vivre ce nouveau départ pour l’homme qui lui avait tant de fois sauvé la vie et elle se sentait terriblement seule. Elle le perdait à nouveau et elle était responsable cette fois de cette séparation. Il était temps d’accepter ce qui se préparait.
La jeune rouquine sentait les battements de son cœur s’accélérer traduisant l’émotion qui la traversait.

Tina avait terminé ses rituels et ses explications.
Une douce chaleur enveloppa tendrement les épaules de Cendrine, avant de s’évaporer doucement, comme l’empreinte d’une dernière caresse, laissant derrière elle une vague de frissons. C’était un moment de tendresse très particulier. Les yeux fermés, la petite guerrière rousse savourait ces derniers instants de bonheur avec son père, son sauveur, son modèle.

De sa voix douce, les paupières closes, Tina commentait au fur et à mesure ce qu’elle percevait dans le monde invisible : « ça y est, ton père nous quitte, il part vers la lumière. Il te fait un signe de la main ; tu ne le vois pas, tu ne l’entends pas mais il te dit qu’il t’aime ; il te remercie pour ce que tu viens de faire pour lui, il reviendra te voir, il te fera un signe et tu comprendras. Il n’est plus seul, voilà, il a retrouvé ses amis, sa famille et tous ceux qui lui sont chers, il est très heureux ».

Tina était « passeuse d’âmes » et elle maîtrisait parfaitement ses émotions même dans ces moments si intenses.

Cendrine savait que son père était désormais à sa place mais la douleur lui transperçait le coeur. Elle se sentait à nouveau abandonnée et ce sentiment était très douloureux.

« C’est bien de l’avoir libéré, tu verras, il reviendra vers toi et là, ce sera encore plus facile pour toi de communiquer avec lui. Je te le promets, il reviendra vers toi, il te l’a dit et il le fera » ajouta Tina en raccompagnant Cendrine vers le couloir de sortie.

Il était temps de quitter les lieux, de refermer cette porte et d’accepter une fois de plus de s’éloigner de cet homme qui lui avait tout donné.

Le cœur pincé, Cendrine n’avait qu’une hâte, rentrer chez elle pour retrouver ses deux enfants, ses cadeaux de la vie, les seuls qui lui donnaient la force de continuer de vivre...

Les premiers signes

 

Le printemps s’annonçait. Cendrine n’avait rien changé à ses habitudes mais les journées rallongeaient un peu chaque jour et l’encourageaient à faire encore plus de choses. Elle pouvait désormais lire le soir dans le jardin en appréciant les chants des oiseaux ou l’odeur de la pelouse fraîchement tondue.
Elle avait cette soif d’apprendre, toujours et encore, pour découvrir ce qui se passait derrière le mur, celui que peu de gens perçoivent, celui qui délimite le monde visible de l’invisible.
Elle ne voulait pas encore partager tous ces secrets avec ces amies car elle redoutait leurs réactions. Il fallait qu’elle garde ce jardin secret encore quelques temps mais elle savait qu’un jour, elle le partagerait avec tous ceux et celles en qui elle avait pleinement confiance.
Le sous-sol était donc l’endroit idéal pour se créer un petit nid à l’abri des regards curieux. Un lieu harmonieux où elle pourrait travailler, méditer, lire sans avoir à se cacher, ni sans craindre d’être dérangée. Elle pouvait déjà imaginer l’endroit terminé, alors il ne restait plus qu’à le créer.
Le week-end approchait et pour entamer ce nouveau chantier, il ne lui restait plus qu’à acheter quelques pots de peinture blanche pour camoufler la grisaille des parpaings et un bon morceau de lino pour recouvrir le sol.
Ce samedi s’annonçait donc sous le signe du bricolage et la jeune rouquine était heureuse de ce nouveau projet.
Il ne lui restait plus qu’à enfiler sa salopette en jean et un vieux t-shirt dévalé pour se sentir à l’aise dans ses nouvelles fonctions. Elle prit soin de recouvrir sa tête d’un foulard afin d’éviter les projections de peinture dans ses boucles cuivrées. Cendrine aimait aussi se divertir en pratiquant des activités manuelles. Un peu de musique allait lui donner le rythme à soutenir pour la journée, et c’est le cœur en fête qu’elle entreprit de tout repeindre en blanc. Cendrine avait ce besoin de dépenser son trop plein d’énergie, et là, elle avait trouvé un moyen aussi efficace qu’utile.
Les enfants étaient chez leur père ce week-end alors elle envisageait même de travailler une partie de la nuit, si nécessaire, mais elle voulait absolument tout terminer avant dimanche soir. Les heures passaient, la nuit tombait et les murs du sous-sol étaient enfin aussi blancs que neige.

Satisfaite du résultat, Cendrine pouvait enfin se reposer un peu et admirer son travail. Quelques gouttes de sueur perlaient sur ses tempes mais elle était ravie du résultat. C’était parfait. Il ne lui restait plus qu’à prendre une bonne douche pour se débarrasser des projections de peinture et dégourdir ses biceps endoloris par les mouvements de va-et-vient du rouleau de peinture.
Le bain semblait plus approprié pour faire disparaître d’éventuelles courbatures.
Le chantier était presque terminé alors elle pouvait bien s’accorder une petite pause. L’eau tiède, légèrement parfumée caressait agréablement la peau claire de la jeune rouquine. Le crépitement de la mousse semblait lui murmurer des mots doux au creux de l’oreille. Cet instant de repos était bien mérité. Elle ne pensait plus à rien. Ses cheveux alourdis par le poids de l’eau ruisselaient le long de sa nuque. Les yeux mi-clos, elle savourait cet instant de paix, de calme, de sérénité.

La sonnerie du réveil rappelait qu’il était temps de se lever.
Le bain de la veille avait permis à Cendrine de passer une agréable nuit, sans rêve, sans intuition, sans cauchemar. Elle se sentait en pleine forme pour terminer ce doux refuge.
La mise en place du lino avait été plutôt laborieuse mais il reflétait une couleur ocre beaucoup plus agréable que le gris de la dalle de ciment qu’il recouvrait. Il ne restait plus qu’à installer un peu de mobilier pour parfaire la décoration. Il ne manquait plus que quelques fleurs artificielles, un peu de musique et tout semblait s’harmoniser comme par magie.

Tout prenait son sens et Cendrine venait d’être traversée par une curieuse pensée. Cet endroit serait dédié à son père. Ce serait leur refuge secret. C’est ici qu’elle recevrait ce signe de lui, elle en était convaincue. Elle ne pouvait pas expliquer pourquoi mais elle sentait qu’elle n’avait pas fait tout ça par hasard.
Elle savait à quel point il était dangereux de pratiquer le spiritisme mais ayant étudié avec beaucoup de sérieux les ouvrages d’Allan Kardec, elle se sentait en sécurité et protégée dans cet espace. Quelques anges et autres symboles spirituels étaient là pour donner une ambiance très particulière.
Cendrine sentait déjà autour d’elle des vibrations qui lui laissaient entendre que des choses se mettaient en place. Elle ne pouvait pas l’expliquer, mais elle le sentait. Elle était comme une gosse, impatiente de découvrir un nouveau jouet sauf que là, elle s’apprêtait à vivre des expériences très sérieuses.
Elle savait néanmoins qu’il ne fallait pas jouer avec le feu et ce soir, elle était trop fatiguée pour tenter quoi que ce soit.
La journée de dimanche fut consacrée à la décoration et à l’aménagement de son petit sanctuaire. La jeune rouquine était fière de ce petit nid qu’elle avait aménagé et ce soir, elle allait simplement aller faire une séance de relaxation pour s’habituer à ce nouvel endroit.
L’horloge annonçait qu’il était grand temps de s’installer dans cet endroit magique. Cendrine avait pris soin d’allumer quelques bougies, de brûler un peu d’encens et d’installer un petit chauffage d’appoint permettant de réchauffer la pièce.

Au centre de la table basse trônait une photo de son père, quelques pétales de rose, des statuettes représentant des anges et des bougies blanches. Elle balaya du regard l’ensemble de la pièce s’assurant que la porte était bien fermée et que son chat Mystic ne viendrait pas la déranger. Son gros matou gris et blanc avait l’habitude de la suivre partout dans la maison. Il ressemblait à une grosse peluche vivante et il adorait se prélasser sur les coussins de méditation. Ce soir, il ne serait pas convié à cette première méditation.

Allongée sur un tapis de sol, Cendrine s’était couverte d’un plaid coloré. Sa nuque reposait sur un petit oreiller moelleux et elle pouvait se laisser bercer par une douce musique. Chaque séance de relaxation lui apportait un bien-être inimitable et une paix intérieure indescriptible. Tout son corps se détendait, muscle après muscle, et le travail respiratoire l’aidait à se décharger de tous les fardeaux de la journée. Ces moments de détente étaient délicieux. Elle aimait ces états de conscience qui lui apportaient une sérénité et une joie de vivre sans pareil. Comment expliquer toutes ses sensations intérieures ? Comment décrire cette petite lumière qui naît dans le cœur et qui progressivement se répand dans tout l’organisme entraînant sur son passage un gigantesque feu d’artifice ? Jamais elle ne pourrait raconter de telles expériences, de peur qu’on la prenne pour une folle et qu’on l’interne à tout jamais.

Ce soir, elle avait du mal à se laisser porter totalement par la musique. Les paupières closes, elle pouvait percevoir des lumières qui la perturbaient et l’empêchaient de progresser dans son état de détente. Elle était pourtant certaine que ce n’était pas son chat qui faisait des ombres chinoises sur le mur blanc. Elle essayait de se concentrer sur sa propre respiration pour ne pas se laisser distraire ni par son ego, ni par son nouvel environnement, mais rien à faire. C’était très étrange. Impossible de lâcher prise. Elle finit par ouvrir les yeux pour vérifier ce qui se passait.
Le spectacle qui s’offrait à elle était plus que grandiose. La flamme de la petite bougie posée sur la table basse, à côté de la photo de son père, semblait avoir triplé de volume et elle ressemblait plus à une flamme de chalumeau qu’à une flamme de bougie.

Assise sur son tapis, Cendrine se frotta les yeux un instant comme pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Elle était comme hypnotisée par cette flamme qui dansait majestueusement devant elle. Elle n’avait jamais vu une chose pareille.
La flamme grandissait, ondulait avant de prendre des formes variées mais Cendrine ne comprenait pas pourquoi. Aucun courant d’air dans le sous-sol ne pouvait expliquer ce phénomène. Les bougies étaient neuves et depuis qu’elle en utilisait, elle n’avait jamais vu de telles flammes.

Soudain, la petite voix de la sagesse lui rappela qu’elle attendait un signe de son père depuis quelques mois.
Cendrine venait juste de faire le rapprochement. Et si c’était ça le signe ? Comment le savoir, quoi faire ? Son cœur battait de plus en plus fort. Ce n’était pas le moment de paniquer.

Comme par réflexe, elle formula quelques rituels de protection puis prit entre ses mains la photo de son père qui était juste là, sur la table, à côté de cette bougie magique. Instinctivement, elle la serra contre son cœur. Elle savait qu’il la protégeait et dans les situations les plus difficiles, elle savait qu’elle pouvait s’accrocher à lui par la pensée, comme à une bouée de sauvetage invisible.
A cet instant, la flamme reprit aussitôt une taille normale. C’était hallucinant. Cendrine était très étonnée par cet étrange phénomène mais ce dont elle était sûre, c’est qu’il ne s’agissait pas d’un rêve. La petite voix de la sagesse était de retour murmurant au creux de l’oreille un petit encouragement pour que la jeune rouquine surpasse ses peurs.

Cendrine avait l’impression que les battements de son cœur résonnaient dans toute la pièce. Elle avait l’impression que sa tête allait exploser tellement la pression sanguine semblait forte au niveau de ses tempes. Cette douleur dans la poitrine était insupportable. Allait-elle à son tour mourir d’une crise cardiaque comme son père ? Il fallait très vite se sortir de cette angoisse.

Cendrine finit par lâcher cette petite phrase qui lui serrait la gorge :
Papa, est-ce que c’est toi qui te manifestes ?

Un jet de feu illumina à nouveau la pièce faisant sursauter la jeune rouquine. La flamme magique de la petite bougie blanche reprit ses grands mouvements. La réponse semblait évidente mais Cendrine voulait en avoir le cœur net.

Papa, si c’est toi, peux-tu agir sur une autre bougie pour me confirmer que je ne rêve pas, que je ne deviens pas folle ?

Et aussitôt, une autre flamme encore plus lumineuse prit naissance sur l’autre bougie posée à l’autre extrémité de la petite table.
C’était un spectacle fabuleux.

Alors c’était lui, il pouvait enfin revenir communiquer. Des larmes de joie et d’émotion jaillirent des yeux de la jeune rouquine. Enfin, le grand retour s’annonçait. L’âme de son père était à nouveau là, près d’elle, il avait tenu sa promesse et elle savait que désormais ni la vie, ni la mort ne pourrait les séparer. Cette fois, les retrouvailles étaient définitives. Il avait tenu sa promesse.

Cendrine avait soudain l’impression que le temps venait de s’arrêter. Elle ne savait pas quoi faire mais elle ne voulait surtout pas briser cette magie. Elle était heureuse mais tétanisée. Comment faire maintenant pour communiquer ? Toutes les questions qui défilaient dans sa tête semblaient avoir des réponses à travers les flammes des bougies. Elle assistait à un véritable ballet de feu. Quand les bougies semblaient s’éteindre, elle pouvait aussitôt sentir sur elle cette douce présence qui lui rappelait les sensations vécues chez Tina.

La nuit était bien avancée. Cendrine éprouva un gros pincement au cœur au moment de remonter à l’étage pour se coucher.
Elle ne voulait pas éteindre les bougies car elle avait l’impression de couper ce contact si exceptionnel.
Mais ce soir, devant son entêtement, « son cher papa » prit les devants.
Quelques secondes plus tard, toutes les bougies s’éteignirent d’un seul coup, la laissant seule, dans le noir total. A contrecœur, elle du accepter la fin de cette divine expérience et quitta son petit coin de paradis pour regagner son lit.

Sa chambre lui paressait immense et elle avait ce sentiment de grande
solitude. Qui pourrait comprendre et partager de tels moments avec elle ? Personne à part son chat, son seul réconfort, son distributeur de câlins et de tendresse.
Elle était heureuse d’avoir enfin reçu ce signe de l’au-delà mais elle s’inquiétait de savoir si cela allait se reproduire dans les prochains jours ou si c’était juste un moment privilégié.
Elle avait besoin d’en être sûre pour dormir en paix.
Pour répondre à cette angoisse qui commençait à la chatouiller, un voile de chaleur l’enveloppa, telle une couverture invisible et protectrice.
Son père était là, près d’elle, elle le sentait, elle pouvait désormais dormir en paix. Elle ne serait plus jamais seule.

***

La vie devait reprendre un rythme normal et ce lundi matin s’annonçait comme une très bonne journée. Avant de partir travailler, Cendrine décida de retourner dans sa pièce magique pour s’assurer que tout était en ordre.

Son chat était là devant la porte de son « petit paradis ». Il semblait l’attendre comme s’il comprenait que désormais sa maîtresse allait passer plus de temps dans le sous-sol de la maison que dans la cuisine. C’était l’occasion pour lui de découvrir ce nouvel endroit. Il semblait impatient, presque sensible à la magie du lieu. Les coussins déposés autour de la table basse semblaient à son goût.

Les murs semblaient encore imprégnés de l’odeur de l’encens.
En approchant de la table basse, une surprise attendait Cendrine.
La bougie « magique » qui avait dansé toute la nuit était totalement fondue. Elle avait coulé laissant autour d’elle une flaque de cire en forme de cœur. Ce détail était troublant mais elle comprit très vite que c’était un message d’amour pour lui prouver qu’elle n’avait pas rêvé.

Délicatement, elle retira cette fine pellicule de cire symbolisant le début d’une nouvelle aventure avec le monde invisible, et scellant à tout jamais l’amour d’un père pour sa fille.

Cendrine pouvait repartir travailler le cœur en fête, impatiente déjà de revivre de nouvelles expériences tout aussi magiques. Il fallait juste trouver le moyen adapté pour pouvoir communiquer directement et surtout de façon claire avec son père. Elle savait qu’elle trouverait très rapidement une solution et grâce aux ouvrages d’Allan Kardec, elle avait déjà une petite idée des moyens à mettre en place pour pratiquer le spiritisme en toute sécurité.

Les idées et les moyens ne manquaient pas mais sans cesse une image de pendule revenait dans la tête de la jeune rouquine. Toujours guidée par ces intuitions, elle se mit en quête de trouver l’objet. Peu importe les kilomètres qu’elle aurait à parcourir, elle savait que c’était l’outil dont elle avait besoin dans un premier temps. Elle avait lu qu’on pouvait s’en servir avec un cadran alphabétique, de la même façon qu’une planche oui-ja mais à condition de bien suivre tous les rituels de protection liés à ces activités. (amis lecteurs ne tentez jamais de telles expériences sans en connaître les dangers).

Depuis son bureau, elle pouvait faire des recherches sur internet. Il ne lui restait plus qu’à trouver une boutique ésotérique pour aller chercher le précieux objet. La journée semblait interminable. Il fallait encore patienter quelques heures et faire une centaine de kilomètres pour récupérer ce nouvel outil.
La façade de la boutique n’était pas très attirante de l’extérieur mais il n’était pas question de faire demi-tour ou de renoncer. Le tintement d’un carillon signalait la présence d’un client dès que l’on poussait la porte vitrée. Aussitôt, un homme d’une quarantaine d’années apparaissait derrière le bureau, comme par enchantement. Aimable et détendu, il connaissait parfaitement son magasin. Après maintes recommandations, il tendit à la jeune rouquine, la petite boîte cartonnée contenant le précieux instrument.

Le cœur en fête, il ne lui restait plus qu’à regagner son domicile et les kilomètres du retour lui laissaient largement le temps nécessaire pour se mettre « en résonance » avec ce « nouvel ami en cristal » ...


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